Route
Et si inversant l’évidence courante,
on se mettait à penser à partir du mouvement ?
Comme le poisson qui peut tout voir sauf l’eau de son bocal,
homo automobilis habite la voiture sans la réfléchir et
ne remarque pas le désenchantement de l’espace qu’elle organise.
Dans « Route », les lieux se succèdent, anonymes et désocialisés,
des lieux où l’on ne se rencontre pas
(on reste « entre soi » sur les aires de repos),
où il y a des clients (passages des péages),
des conducteurs qui font la queue, passifs et sérialisés,
des passagers qui ne se parlent guère ou qui tuent le temps
comme ils peuvent, et aussi des paysages qui restent
standardisés et figés, même s’ils se succèdent à travers la vitre.
L’organisation des images de Philippe Monsel fonctionne
comme une sorte de loupe grossissante de notre société :
la voiture comme illustration parfaite de l’idéologie libérale
de la privatisation du bonheur, de la concurrence et du libre choix
individuel, comme affirmation d’une maîtrise élargie de l’espace,
mais dans le repli de l’intimité familiale : davantage de références
mais moins d’appartenance, plus d’extension
mais moins de compréhension, quelque chose
comme la « liberté des modernes »
(la capacité pour l’individu de s’extraire du groupe)
dans son opposition à celle des « anciens »
(fondée sur l’appartenance à une cité, à une communauté politique de citoyens).
Peut-être est-ce pour cela que « Route » de Philippe Monsel
n’ouvre ni sur un ailleurs ni sur un avenir ? Car avec ses images,
on est toujours déjà en route, mais on « n’arrive » jamais !